Constance Peterson est médecin
dans un asile d'aliénés. Le directeur de l'asile, le docteur Murchison étant
mis à la retraite, on attend l'arrivée de son successeur, le docteur Edwardes.
Constance tombe amoureuse de celui que tous prennent pour le docteur Edwardes
avant de comprendre qu'il s'agit d'un usurpateur souffrant d'amnésie. Quand il
prend conscience de cette amnésie, le faux docteur croit avoir tué le docteur
Edwardes et s'enfuit de la clinique.
Constance parvient à le retrouver et à le
cacher à la police chez son vieux professeur qui va analyser les rêves du
malade et mettre à jour son complexe de culpabilité. Le faux Edwardes s'est toujours
cru responsable de la mort de son jeune frère survenue au cours d'un jeu
d'enfants et le docteur Edwardes est mort d'une façon identique mais tué en
réalité par l'ancien directeur de l'asile, le docteur Murchison, qui sera
démasqué à la fin.
Il est de bon ton de mépriser le traitement
de la psychanalyse par Hollywood en général et par Hitchcock en particulier.
C'est oublier un peu vite que l'école américaine de psychanalyse a profité
rapidement des enseignements de Freud et qu'elle est très en vogue parmi les
intellectuels " Quand je suis rentré à Hollywood, Ben Hecht a été recruté
et c'était un choix heureux parce qu'il était justement très porté vers la
psychanalyse (...) Je voulais tourner le premier film de psychanalyse (….) et
j'ai travaillé avec Ben Hecht qui consultait fréquemment des psychanalystes
célèbres". L'analyste de Zelznick est aussi crédité comme conseillé technique.
Quant au traitement de la cure
racontée dans le film, c'est une vulgarisation assez convaincante d'une amnésie
liée à un complexe de culpabilité. L'amnésique, dit Freud, n'agit pas en
contradiction avec son caractère. L'être humain fuit la vérité car il a peur de
souffrir mais il souffre encore plus en essayant d'oublier. Les rêves révèlent
ce que l'on essaie de cacher mais ces rêves sont embrouillés comme un puzzle.
Le devoir de l'analyste est d'examiner ce puzzle et d'essayer de le remettre en
place afin de découvrir le message envoyé par le subconscient. La psychanalyse
permet de démêler le vrai des mélanges opérés par l'esprit. Elle permet ainsi
et de se libérer de la culpabilité car si "la faute n'est pas dans les
étoiles mais en nous" comme l'indique la citation de Shakespeare qui ouvre
le film, il est possible d'en relativiser la part. L'imprudence et le souhait
inconscient ne sont que des fautes mineures face au hasard malheureux.
Hitchcock tout en suivant ce canevas ne
manque pas d'y apporter son habituel humour misogyne : "Des jeunes mariés
il n'y a rien de plus beau : pas encore de psychose, d'agressivité, de complexe
…Ayez des "babies" et pas de phobies…. Les femmes sont les meilleures
psychanalystes jusqu'au moment où elles aiment, après, elles sont les
meilleures patientes…. Une femme amoureuse est au plus bas de son niveau
intellectuel… "
Hitchcock a également voulu la
collaboration avec Salvador Dali.
"Quand nous sommes
arrivés aux séquences de rêve, j'ai voulu absolument rompre avec la tradition
des rêves de cinéma qui sont habituellement brumeux et confus, avec l'écran qui
tremble, etc. J'ai demandé à Selznick de s'assurer la collaboration de Salvador
Dali. Selznick a accepté mais je suis convaincu qu'il a pensé que je
voulais Dali à cause de la publicité que cela nous ferait. La seule raison
était ma volonté d'obtenir des rêves très visuels avec des traits aigus et
clairs, dans une image plus claire que celle du film justement. Je voulais Dali
à cause de l'aspect aigu de son architecture - Chirico est très semblable - les longues ombres, l'infini
des distances, les lignes qui convergent vers la perspective… les visages sans
forme…
Naturellement, Dali a inventé des choses assez étranges qu'il n'a pas été
possible de réaliser.. J'étais anxieux parce que la production ne voulait pas
faire certaines dépenses. J'aurais voulu tourner les rêves de Dali en
extérieurs afin que tout soit inondé de lumière et devienne terriblement aigu,
mais on m'a refusé cela et j'ai du tourner en studio."
Cette collaboration, humainement
fructueuse pour les deux artistes, est donc un échec esthétique pour Hitchcock
qui sera contraint de fractionner le rêve en quatre parties pour n'obtenir
qu'une partie de ce qu'il souhaitait.
La scène de descente à ski est probablement
plus réussie, bien qu'éminemment contestée par le spectateur contemporain. A
première vue, le trucage de la transparence est en effet énorme, aux limites du
ridicule. On s'amuse irrésistiblement des génuflexions burlesques que miment
les acteurs, en fait immobiles en studio, leurs visages filmés en gros plan
alors qu'un film de paysage enneigé est projeté derrière eux. Pourtant, selon
Dominique Païni, cette mécanique de la transparence très évidente et grossière
pourrait assurer une fonction énonciative appuyée. Le mouvement des personnages
est une descente, une descente interminable vers un gouffre, une descente
interminable comme on le dit d'une cure, et au sens figuré, selon les principes
symbolistes, une descente immobile dans les profondeurs de l'âme. La
Montagne, la neige, la blancheur, tout induit d'autre part ce qu'on appelle
dans un autre ordre de signification la transparence de l'air des cimes. La
blancheur immaculée des pentes vient clore le laborieux et obscur dédale
parcouru par Constance pour parvenir au secret intime de John. La neige est
cette autre page blanche menacée par les zébrures des skis, zébrures renvoyant
à la grille meurtrière de l'enfant refoulée dans l'inconscient de John. Cette
étendue neigeuse s'identifie littéralement au souvenir écran, surface
disponible pour le spectacle empêché du refoulé. C'est ainsi la blancheur de
l'écran qui s'impose ici dans son effet éblouissant, présageant les flashes
rouges de Marnie. Finalement c'est une affaire d'écriture. C'est sur la
blancheur de cette page que doit s'inscrire la clôture du récit et la
résolution de l'énigme analytique.
Mais l'énigme psychanalytique ne serait rien sans le mouvement romanesque qui
la résoudra finalement. Et Hitchcock apporte encore plus de soin à la mise en
scène de ce romantisme échevelé : le coup de foudre au premier regard entre Gregory Peck et
Ingrid Bergman et surtout l'ensemble de la séquence de la nuit suivant la rencontre ; nuit sans
sommeil pour Constance avec montée des escaliers, rets de lumière sous la
porte, repos un court moment grâce au livre fétiche signé puis rets de lumière
à nouveau et tentation trop forte d'entrer dans la chambre, de déclarer son
amour, approche des visages et baiser occulté au profit d'un fondu sur sept
portes qui s'ouvrent sur le ciel. Cet amour exalté, on le retrouve lorsque
Constance comprend l'importance du blanc et lance comme un cri de victoire
"nous avons le blanc avec nous (?!)" ainsi que lors de la douloureuse
arrestation de John où son visage en gros plan se fond derrière les barreaux.
Au total, un film empreint d'un grand
optimisme, l'amour sauve de la mort et de la folie et d'une bonne dose d'humour
: humour dans les dialogues mais visuel aussi tel les deux chaises vides qui
attendent le couple en retard après leur promenade et l'accueil goguenard des
psychanalystes ou le regard effaré du contrôleur qui regarde le couple
s'embrasser alors qu'il ne se sépare pas.
Bibliographie :
citations extraites de "Le
cinéma selon Hitchcock" de Truffaut
Hitchcock et l'art, coïncidences fatales, Centre Pompidou, ed. Mazzotta, Milan
2000

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