L’action
se déroule durant l’été 1944 aux Etats-Unis, dans l’appartement d’Alfred Hitchcock à New York.
Le
salon, avec un table-bureau au centre. Alfred est assis dans un fauteuil, il
somnole. Il est habillé d’une robe de chambre, avec dessous une chemise et un
pantalon en flanelle.
Alma
Hitchcock entre. Elle regarde Alfred qui ronronne. Elle se dirige vers la
fenêtre. Elle tire les rideaux qui étaient à demi-fermés.
Elle
revient vers Alfred. Elle le regarde un instant…
ALMA : Un chat…. Un gros chat…
Ronronnement
impulsif d’Alfred.
ALMA : Mon gros chat…
Alma
sort de la pièce.
Un
instant de silence.
On
entend la sonnerie de la porte d’entrée.
Un
instant.
Alma
Hitchcock et Angus McPhail entrent à droite. Angus est en pantalon léger et
chemise, avec des larges bretelles qui retiennent son pantalon. Il a un peu
plus de 40 ans, il est grand et efflanqué.
ALMA : Venez, Angus.
McPHail
s’approche de Hitch. Il le regarde de près.
ANGUS : Il dort ?
ALMA : Oh non ! Il
rêve !... C’est Alfred Hitchcock, le plus grand réalisateur du monde, et
le plus grand réalisateur du monde ne dort pas, il rêve !
ANGUS : Il ronfle, quand même… Ou
alors il ronronne ?...
ALMA : Un gros chat… Je crois qu’il
est très fatigué… Selznick le fatigue…
ANGUS : Oui, Selznick est
infatigable, comme une corde à sauter… Enfin, une corde à sauter, je ne suis
pas sûr… Quoiqu’il en soit, vous avez raison, Alma, il est fatiguant…
ALMA : C’est sûr, vous avez
déjeuné ?
ANGUS : Je vous le jure sur la tête
de mon kilt favori, Alma ! Vous pourriez analyser mon estomac, vous y
trouveriez les restes d’un poulet sauce américaine !
ALMA : Je ne comprends pas pourquoi
Alfred ne vous invite jamais à déjeuner… J’ai le sentiment qu’il croit que vous
n’aimez pas les bonnes choses…
ANGUS : Certes, pas autant que lui…
Mais lui, il les aime souvent trop…
ALMA : C’est un gourmand…
ANGUS : C’est ce qui est inscrit
sur son passeport !
ALMA : Je vous laisse avec lui, il
va bientôt sortir de ses rêves… Je dois aller à la cave ranger des bouteilles.
Alfred a commandé six cartons de vin de Bourgogne, ils ont été livrés ce matin…
ANGUS : Bon sang, quelle
organisation !... Hitch m’épate ! Il m’épate vraiment !...
ALMA : A tout à l’heure, Angus…
ANGUS : D’accord, Alma…
Elle
sort.
ANGUS : Hello !... Vous
dormez, Alfred ?
Alfred
ne répond pas, mais il bouge un peu.
ANGUS : Hitch ?!...
ALFRED : Hein ?... Le
Bourgogne est servi ?
ANGUS : Il est 14 heures, Alfred,
rappelez-vous que nous avons du travail…
ALFRED : Il fait très chaud… Ce
pays est épouvantable, avec cette chaleur étouffante… Et quand il neige, c’est
si démesuré, il faudrait un sous-marin pour trouver le sol… Quel pays !...
Je sais parfaitement que nous devons écrire ce scénario… Spellbound ! J’ai
bien peur de n’être capable que d’écrire le titre, McPhail !...
ANGUS : Pouah ! Vous y
arriverez, Alfred, vous y êtes toujours arrivé ! De toute façon, Selznick
est très persuasif !
ALFRED : Selznick, le diabolique
Selznick, le bigleux et abject Selznick ! Je plains ses pauvres parents,
les malheureux… Ils doivent avoir des poussées d’eczéma quand ils le reçoivent
chez eux…Voulez-vous un Gin Tonic, Angus ?
ANGUS : A cette heure-ci ?
Non, merci…
ALFRED : Vous avez tort, c’est
excellent contre la chaleur… et la soif ! (il se sert un verre)…
ANGUS : Alors, John Ballantine,
qu’est-ce qu’on en fait de ce John Ballantine ?
ALFRED : Si nous le faisions
écraser par une voiture… ou un camion ?
ANGUS : Hé ! Mais c’est le
héros ! Nous ne pouvons tuer le héros, Hitch !
ALFRED : Je sais parfaitement qu’il
s’agit de notre personnage principal. Mais ce vicieux de Selznick veut le faire
interpréter par Grégory Peck ! Et Peck a autant de charisme qu’un œuf
dur !
ANGUS : Il ressemble à Lincoln.
ALFRED : Engageons l’assassin d’Abe
Lincoln !
ANGUS : Qui souhaitiez-vous pour ce
rôle ?
ALFRED : Joseph Cotten. Cotten est
idéal. Il suggère la menace, et il est assez romanesque… Peck ! Il
faudrait un marionnettiste pour l’aider à bouger !... Je suis très déçu,
McPhail… Très… Heureusement, le docteur Petersen sera interprétée par Ingrid
Bergman… Elle est merveilleuse, n’est-ce pas ? Et elle est folle de moi,
hystériquement amoureuse…
ANGUS (surpris) : De vous… ???
ALFRED : Je vous le dis,
McPhail !... Je crains qu’elle ne me saute dessus pour me violer… Je vous
demanderai de me servir de garde du corps… J’ai eu le même problème avec Joan
Fontaine lorsque j’ai réalisé « Soupçons ».
Elle m’embrassait sans cesse et se promenait nue sur le plateau… J’ai parfois
le sentiment de n’être qu’un objet sexuel…
ANGUS : Je vous plains, Alfred… (il agite un journal qu’il vient de sortir
de sa poche) Les nouvelles d’Europe ne sont pas joyeuses. Les Alliés
avancent, mais ces fichus nazis résistent avec force et détermination. La
guerre n’est pas finie. Finira-t-elle un jour ?
ALFRED : Vous connaissez ma
position vis-à-vis des nazis…
ANGUS : Pas vraiment… Des bruits
qui courent… Vous savez, je n’y prête généralement aucune attention.
ALFRED : Diable ! Mon verre
est déjà vide… (Il se ressert) Eh
bien elle tient en un mot, cette position : contre. Et encore, cela ne
rend pas justice à tout ce que ce contre comporte
de dégoût, de haine et de mépris !
ANGUS (lisant le journal) : Ils disent ici que plusieurs maquis, en
France, ont été détruits par les Allemands qui se sont ensuite repliés après le
débarquement en Provence des troupes franco-américaines du général de
Lattre-de-Tassigny.
ALFRED : Et alors ?…
ANGUS : ça ne vous réjouit pas ?
ALFRED (furieux) : Vous voudriez que je me réjouisse ? Vous voudriez
que j’applaudisse fort parce que des soldats américains et français se font
tuer pour quelques arbres ? Vous voudriez que je cautionne cette
guerre ? La guerre des Allemands. Que j’abonde finalement dans le sens
d’Hitler… Que je l’approuve, tant que vous y êtes !
ANGUS : Je… je ne voyais pas les
choses ainsi… excusez-moi…
ALFRED : Que je vous excuse !
Que je vous excuse ? !
ALFRED (souriant) : Laissez tomber, McPhail. Je vous taquine !
ANGUS : Je vous demande
pardon ?
ALFRED : Je vous taquine. Je vous
taquine parce que j’ai chaud, que Selznick m’énerve et que je ne parviens pas à
faire abstraction de ses foutus mémos !… Bien sûr que je suis ravi
d’apprendre une défaite des nazis. Toujours. Tout comme il y a deux mois, j’ai
été ravi d’apprendre le succès de l’opération Overlord. (Il vide son verre)… Mais,
trêve de discussion. Nous avons un travail à finir, nous aussi…
ANGUS : John Ballantine ?
ALFRED : John Ballantine. Qu’en faisons-nous ? Un
salaud ? Un martyr ? Un assassin ? Un malade ? Un
patient ? Un amant ?
ANGUS : Oui.
ALFRED : Oui pour quoi ?
ANGUS : Oui pour tout.
ALFRED : Vous déraisonnez !
ANGUS : Disons que j’essaie de me
mettre dans la peau du personnage. Vous avez connu le docteur Freud ?
ALFRED : Malheureusement pas. Mais
je connais ses théories. Et Selznick aussi. Voilà de quoi doit nourrir John
Ballantine. De pulsions. De pulsions meurtrières. De pulsions incontrôlables.
De pulsions sexuelles… Et voilà pourquoi Ingrid Bergman est parfaite… Vous me
protégerez, nous en sommes convenu ? Alors, vous y êtes ? Qu’est-ce
que vous avez écrit de génial depuis hier ? Moi j’ai bu une bouteille
de whisky et mangé une blanquette de veau. J’ai nourri mon corps, nourrissez
mon esprit. Eh bien, McPhail, j’attends…
ANGUS : Voici ce que j’ai écrit,
Hitch… Un amnésique qui se donne pour le docteur Edwardes arrive pour assumer
la direction de Claremont, un foyer pour malades mentaux… On montre quelques
uns de ces aliénés… Il y a Harrisson, un type avec des pinces à vélo qui pédale
à cheval sur son lit…
ALFRED : Un sifflet… Nous lui
mettrons un sifflet dans la bouche !
ANGUS : Un autre, je n’ai pas
trouvé le nom, il embrasse Edwardes sur les joues et lui dit :
« Merci d’être venue, grand-mère »… Une patiente se prend pour Jeanne
d’Arc…
ALFRED : Oui, c’est très bon… Et
après une consultation avec Edwardes, elle sort un fanion universitaire et
l’agite en criant « Vive la France ! »
ANGUS : Vous êtes très en verve,
Hitch !
ALFRED : À propos de nom, l’infirmière-chef, qui devra impérativement ressembler au Maréchal Goering, nous l’appellerons Sedgwick… C’est assez proche de Selznick !
ANGUS : Il va s’en rendre
compte !
ALFRED : Tant mieux… Cela lui fera
les pieds !... Selznick est une tempête, mais je suis une montagne… Non,
un volcan, un volcan qui crache de la lave… Je vais le brûler… Pftt !
Pfft !... Continuez, McPhail !
ANGUS : La grande scène est située
au Saut du Diable. Edwardes sauve Constance de l’agression d’un patient dément,
et il est bouleversé par le retour d’un souvenir refoulé. Le véritable Edwardes
a basculé en voiture dans un précipice…
ALFRED : Parlez-moi de l’Ecosse,
McPhail.
ANGUS : De l’Ecosse ?
ALFRED : Oui… Je n’ai jamais
promené ma bedaine dans ce fichu pays… Vous êtes écossais, n’est-ce pas ?
ANGUS : J’ai c’est honneur, en
effet… Eh bien, comme vous le savez sans doute, l’Ecosse est un pays de
collines désertes qui dominent des champs à l’herbe broutée par des moutons et
des forêts sombres… Et il y a aussi des lacs, des châteaux et des joueurs de
cornemuse…
ALFRED : Vous êtes très mauvais
dans les descriptions, McPhail… Je ne dis pas cela pour vous contrarier, mais
effectivement, vos descriptions manquent de descriptif. Vous auriez pu me dire,
je ne sais pas, que l’Ecosse est un paradis pour les gosiers, qu’étant gamin
vous jouiez près d’un lac recouvert de brume, été comme hiver, et que de cette
brume, que de ce lac, vous pourriez jurer avoir vu sortir une femme belle comme
un songe, diaphane comme un souvenir ; vous auriez pu me parler de vos
grands-parents qui auraient suivi depuis les tribunes le premier match
international de rugby entre l’Ecosse et l’Angleterre, l’ambiance de joie et de
haine mêlés, votre première fiancée qui se serait appelée Margaret ou
Elisabeth, les chemins que vous preniez le dimanche, sans oser vous tenir la
main car les parents suivaient juste derrière, ou que sais-je encore…
ANGUS : Vous me prenez au dépourvu,
Hitch. Si vous m’aviez demandé un topo sur l’Ecosse, je l’aurais préparé… Mais
allons-nous parler de l’Ecosse ou bien écrire ce script pour Selznick ?
ALFRED : Oui, vous avez raison…
Remettons-nous donc à ce script !... Tiens, j’aimerais que nous jouions
cette scène pour voir ce qu’elle peut donner.
ANGUS : Quelle scène ?
ALFRED : Celle-là (il montre une feuille à McPhail)… Celle
que vous avez écrite hier… L’arrivée d’Edwardes à la clinique… Dans le couloir
qui mène au bureau… Vous faites Edwardes, moi j’interprète la vieille dame…
ANGUS : Ah oui… J’aime beaucoup
cette petite scène, mais j’ai le sentiment que Selznick ne l’appréciera que
modérément…

0/10 sur 0 vote
Sélectionnez une note dans le menu déroulant.Aucun commentaire
Créer un site internet gratuit avec E-monsite.com
- Signaler un contenu illicite
- Voir d'autres sites dans la catégorie Pages personnelles
Videos Droles
- Clips musique
- Cours création de site web